La prégnance du discours national-populiste, obstacle à la transition vers la démocratie

8 mars 2019

« Les grands espoirs révolutionnaires se sont transformés en cauchemars totalitaires ».
Alain Touraine, Qu’est ce que la démocratie ? Fayard, 1994.
« Le nationalisme est un projet purement politique et qui cherche à « inventer » une nation en donnant à
un Etat des pouvoirs non contrôlés pour faire émerger une nation et même une société. Quand il est
dévoré par le nationalisme, l’Etat national cesse d’être une composante de la société et celle-ci risque
d’être détruite. Le nationalisme est très éloigné de la modernité, et il est doublement dangereux pour la
démocratie. » Alain Touraine, Un nouveau paradigme, Fayard, 2005.
«L’État de droit n’est rien sans l’irremplaçabilité des individus […]. La démocratie n’est rien sans le
maintien des sujets libres, rien sans l’engagement des individus, sans leur détermination à protéger sa
durabilité ». Cynthia Fleury, Les irremplaçables, Gallimard, 2015.

Introduction
S’interroger sur la problématique de la transition démocratique en Algérie repose sur le
postulat que la transition démocratique est ou a été à l’ordre du jour. Ce postulat est loin de
correspondre à la réalité. Certes, à la suite des évènements d’octobre 1988, une ouverture
politique avait bien eu lieu, incarnée par l’arrivée au pouvoir du gouvernement de Mouloud
Hamrouche, en septembre 1989, mais il s’agissait plus d’une ouverture politique contrôlée,
voulue par le pouvoir et dans son intérêt, que d’une véritable transition démocratique.
L’objectif affirmé était la mise en oeuvre des réformes économiques et politiques, dans le
cadre du régime existant, et non une véritable transition démocratique par un processus
irréversible. Quoi qu’il en soit, l’expérience prit fin brutalement en juin 1991, à la suite de la
proclamation de l’Etat de siège.
Après la démission de Chadli Bendjedid, en janvier 1992, des institutions non élues furent
mises en place : Haut Comité d’Etat (HCE), Conseil consultatif national (CCN), Conseil
national de transition (CNT), Présidence de l’Etat. L’absence de légitimation par les urnes
étant la caractéristique principale de cette période, on l’appela période de transition mais ce ne
fut, en aucun cas, une transition démocratique puisqu’elle avait surtout permis de jeter les
bases d’une reconfiguration du régime que certains avaient appelée normalisation autoritaire.
En 2004, et dans le sillage de l’élection de Bouteflika à un quatrième mandat, les partisans du
boycott, partis et personnalités, se regroupèrent dans une coalition appelée Coordination
nationale pour les libertés et la transition démocratique (CNLTD). Mais la composition très
hétéroclite de ce regroupement, sa stratégie peu lisible et le refus du pouvoir de tout
compromis négocié indiquent clairement que l’objectif de transition démocratique demeure
loin d’être acquis.
Par ailleurs, une certaine ambigüité demeure quant à l’utilisation de l’expression « transition
démocratique » qui revêt un double sens. Soit l’on considère que c’est le processus de
transition qui est démocratique, par les méthodes utilisées : négociations entre pouvoir et
opposition, compromis historique, consensus entre les parties… devant aboutir à un
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changement politique pacifique et ordonné. L’objectif est ici clairement l’accès au pouvoir ou
le partage du pouvoir. Mais il n’y a alors, dans ce cas, aucune garantie que cette transition
débouche sur un régime démocratique. Soit l’on considère que l’objectif est le passage
progressif d’un régime autoritaire à un régime démocratique, ce qui suppose le départ du
pouvoir en place. Dans ce cas-là, et pour lever toute ambigüité, il est sans doute préférable de
parler de transition vers la démocratie. C’est le point de vue qui est retenu ici. La
problématique posée par la transition vers la démocratie suppose donc que les fondements de
l’autoritarisme soient bien mis en évidence et que la démocratie comme fin à atteindre soit
clairement définie. Il sera possible alors d’examiner la question de la transition elle-même.
L’autoritarisme du régime algérien et sa résilience est un fait qui a toujours interpelé les
observateurs. Ainsi, quand en 2011, une tempête majeure avait secoué la presque totalité des
pays arabes, à la faveur de ce que la presse avait appelé le printemps arabe, le pouvoir
algérien n’avait quasiment pas été touché par ce phénomène et n’avait concédé que quelques
réformes cosmétiques, juste pour donner le change. Cette résistance au changement peut
s’expliquer par plusieurs causes, à la fois objectives et subjectives. Parmi ces dernières, la
prégnance du discours nationaliste, fondement de la soi-disant légitimité révolutionnaire ou
historique, et son efficacité relative, plus d’un demi-siècle après l’Indépendance, sont à
souligner. On devrait d’ailleurs dire discours islamo-nationaliste, tellement les deux
composantes sont intriquées. Ce discours fait largement appel aux recettes les plus éculées du
populisme et sert de fondement idéologique à l’autoritarisme. Le terme national-populisme
semble d’ailleurs le plus adéquat pour qualifier cette idéologie. En fait, quel que soit le thème
qui est mis en avant : autoritarisme, nationalisme, islamisme, populisme, c’est pratiquement
de la même réalité qu’il s’agit. Cette idéologie imprègne à la fois la classe dirigeante et de très
larges secteurs de la société algérienne, à commencer par la mouvance islamiste et ses affidés.
Même les partis et personnalités se réclamant de la mouvance démocratique se croient obligés
de sacrifier aux usages en reprenant à leur propre compte tout ou partie du discours nationalpopuliste.
Il leur arrive même de s’inspirer des référents nationalistes (Déclaration du 1er
novembre 1954, Plateforme de la Soummam…) comme point de départ dans l’élaboration de
leur projet de société, sans se rendre compte réellement des contradictions inhérentes à une
telle démarche. L’idéologie national-populiste étant foncièrement anti-démocratique, il est
logique que la rupture avec cette idéologie soit un préalable pour que le discours sur la
démocratie devienne audible.
Genèse du national-populisme
L’autoritarisme du régime algérien prend sa source dans le national-populisme qui a servi de
matrice idéologique au mouvement national et à la guerre de libération. Le mouvement
national commence au début du XXème siècle. Il comprenait, dès le départ, trois courants. Le
courant majoritaire était celui incarné par Messali-Hadj avec l’Etoile nord-africaine (ENA), le
Parti du peuple algérien (PPA) et le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques
(MTLD). C’est ce courant, dit radical, qui avait été à l’origine du Front de libération nationale
(FLN) et du déclenchement de la lutte de libération. Un deuxième courant était représenté par
l’Association des ulémas musulmans algériens (AUMA) fondée par Abdelhamid Ben Badis,
continuateur en Algérie du mouvement réformiste musulman de Djamal Eddine Al Afghani et
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Mohamed Abdou. Le troisième courant était celui de la Fédération des élus dont la figure
marquante était Ferhat Abbas, auteur du Manifeste algérien et fondateur du parti Union
démocratique du manifeste algérien (UDMA).
C’est le courant, incarné par Messali-Hadj, prônant ouvertement l’indépendance, qui avait eu
le plus de succès. Les deux autres courants, au départ très réservés sur la question de
l’indépendance, finirent par se rallier au FLN.
Ce qui avait fait le succès du courant messaliste, c’était avant tout son caractère plébéien.
Apparu d’abord au sein de l’Emigration, à l’initiative de l’Internationale communiste, dans un
milieu ouvrier, encadré par le Parti communiste français (PCF) et la Confédération générale
des travailleurs (CGT), ce courant avait eu le temps d’assimiler les méthodes de lutte sociale.
Mais les communistes français, qui avaient leur propre agenda, ne pouvaient adhérer à la
revendication de l’indépendance, exprimée par Messali-Hadj. Ce fut la rupture. Messali-Hadj
se tourna alors vers Chakib Arslan, alors exilé à Genève. Chakib Arslan, issu du courant
réformiste musulman, était résolument panislamiste et pan-arabiste. Il avait pu convaincre
Messali-Hadj de s’éloigner des communistes et de se rapprocher des Ulémas réformistes.
Alors qu’au départ, les Ulémas étaient assimilationnistes, ils se rapprochèrent ainsi du courant
nationaliste, tout en ayant leurs objectifs propres. Dès lors, la composante islamique fit partie
intégrante du mouvement national. Ferhat Abbas lui-même, considéré comme laïcoassimilationniste
au départ, finira par se rallier au courant indépendantiste, tout en reprenant à
son propre compte la réaffirmation de la personnalité islamique du peuple algérien.
D’un nationalisme politique, sur le modèle du nationalisme européen, on passe donc
progressivement à un nationalisme culturel. Dans cette vision, la nation ne se définit plus
comme une construction politique rationnelle mais comme une identité constitutive du peuple
algérien dans laquelle l’arabité et l’islamité auraient valeur de constantes. D’ailleurs, Ben
Badis lui-même, alors qu’il n’était pas encore acquis à l’idée d’indépendance, distinguait
subtilement nationalité culturelle, immuable et nationalité politique, contingente.
En définitive, si les trois courants du mouvement national s’étaient fondus au sein du FLN,
seul le mot d’ordre d’indépendance était partagé par tous. Mais en matière de programme sur
ce que serait l’Algérie indépendante, le plus grand flou prévalait. Certes, il y avait, dans le
programme de l’ENA, le rejet du capitalisme, la récupération des terres spoliées par le
colonialisme, l’instruction obligatoire en arabe… mais le discours nationaliste prit très tôt le
chemin du populisme, avec la mythification du peuple et le rejet des élites. C’était l’origine
plébéienne du mouvement national, qui recrutait massivement parmi les ouvriers émigrés, les
paysans sans terre et les nombreux laissés-pour-compte des villes et des campagnes, qui lui
imprima ce caractère populiste. Dans cette vision, le peuple, pris comme un tout indivisible
(les masses populaires), était glorifié et paré de toutes les vertus tandis que les élites étaient
marginalisées car suspectées d’être assimilationnistes.
Toute idée de diversité au sein du peuple était rejetée car pouvant porter atteinte à l’unité.
Face à un ennemi implacable, une unité sans faille était exigée pour le succès de la lutte.
L’autoritarisme avait été la conséquence de cette nécessité et découlait naturellement de la
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vision national-populiste qui imprégnait fortement les esprits, même si certaines pratiques
rappellent plutôt le centralisme démocratique à la façon de Lénine. Ainsi, les décisions
étaient prises par consensus et les responsables cooptés.
Après la constitution du Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA) en
septembre 1958, l’autoritarisme au sein des organes du FLN devint la norme. Dans les faits,
c’étaient trois hommes, les trois « B », Belkacem Krim, Ben Tobbal et Boussouf, qui prirent
toutes les décisions. De même, le MALG (Ministère de l’armement et des liaisons générales),
créé, en principe, pour approvisionner les maquis en armes et mettre en place un réseau de
renseignements, s’était érigé en pouvoir quasi autonome, sous la houlette de Boussouf. Ce fut
l’ancêtre de la Sécurité militaire (SM) d’après l’Indépendance.
Le consensus fictif qui fut la règle durant la lutte de libération, se disloqua au grand jour, lors
du congrès de Tripoli en mai 1962. Le programme de Tripoli consacra le choix du FLN
comme parti unique mais le congrès échoua à trouver un consensus sur le choix des dirigeants
de l’Algérie indépendante. En définitive, après la proclamation de l’Indépendance, l’armée
des frontières, sous les ordres de Boumediene, s’empara du pouvoir par la force pour y
installer Ben Bella. L’armée ne quittera plus jamais le pouvoir, même si la vitrine du régime
était confiée à des civils.
En 1963, la Première assemblée constituante baptisa le pays « République algérienne
démocratique et populaire », dénomination manifestement inspirée de celle des pays
communistes, même si le mouvement national algérien ne s’était jamais revendiqué du
marxisme mais plutôt d’un «socialisme spécifique », fortement mâtiné d’islam.
Ainsi, l’Algérie n’avait pas échappé à la règle qui veut que tout nationalisme tend, presque
inévitablement, mais à des degrés divers, vers l’établissement d’une forme ou une autre
d’autoritarisme ou même de totalitarisme.
Le national-populisme en actes
Plusieurs aspects, variables selon les pays et les époques, caractérisent le national-populisme.
Certains aspects sont plus en rapport avec la réalité algérienne. Il faut d’abord relever que le
national-populisme algérien a été à la fois une conséquence du colonialisme et un moyen de
résistance contre lui. C’est un fait historique que les 132 ans de colonialisme ont fortement
contribué à transformer l’écrasante majorité du peuple algérien en un immense sousprolétariat
urbain et rural, réduisant à presque rien les couches bourgeoises et petitebourgeoises.
Cette situation avait conduit, tout naturellement, à considérer le peuple algérien
comme un tout unifié par les conditions misérables de la colonisation. Aussi, la nécessité
d’unir toutes les composantes du peuple algérien s’était imposée d’elle-même, vu que toute
division ne pouvait qu’être une faiblesse mortelle face à un ennemi impitoyable.
On aurait pu croire, qu’une fois l’Indépendance obtenue, le discours national-populiste allait
rapidement devenir obsolète. Il n’en fut rien. Bien au contraire, après l’Indépendance, le
national-populisme se renforça considérablement, en tant qu’idéologie constitutive de la soidisant
légitimité révolutionnaire ou historique.
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Parmi ses traits marquants, on notera surtout son hostilité à l’égard des élites, économiques ou
intellectuelles. Le national-populisme a toujours considéré les élites avec suspicion, ne
reconnaissant de vertu patriotique et de générosité qu’au peuple et notamment à ses éléments
plébéiens. Si l’intellectuel était admis, il ne pouvait qu’être au service des «masses
populaires» et soumis au « pouvoir révolutionnaire », supposé représenter le peuple.
Un autre trait marquant est qu’il s’agit également d’un populisme identitaire où le peuple tout
entier, supposé homogène, se confond avec la nation rassemblée. Celle-ci serait dotée d’une
unité par essence et d’une identité permanente, définie une fois pour toutes par des
«constantes nationales ». Ces constantes constitueraient l’authenticité de la nation, la açala,
d’où les incessants appels à la Tradition et le rejet explicite ou implicite de la modernité,
vécue comme contraire à la Tradition. La modernité n’est acceptée qu’en matière de sciences
et de technologies, reconnues comme universelles par la force des choses. Cette identité
nationale, de type communautaire, est surtout fondée sur le rejet de tout ce qui est étranger.
D’ailleurs, l’historiographie officielle présente l’histoire du pays comme la permanence d’un
peuple algérien ayant toujours existé et qui, par sa résistance héroïque, a réussi à repousser
tous les envahisseurs pour rester lui-même. Une exception remarquable toutefois est
constituée par les porteurs du message de l’islam qui auraient été accueillis sans hostilité.
Depuis lors, le peuple algérien se serait arabisé en devenant musulman. Au besoin, l’Histoire
est révisée pour la rendre conforme à la vision national-populiste, quitte à occulter des pans
entiers du passé du pays et notamment son passé berbère ou chrétien.
Il ne faut donc pas s’étonner si les élites nationales, porteuses de modernité, soient perçues
comme le parti de l’Etranger, comme Hizb frança (parti de la France), adeptes de
l’occidentalisation (taghrib). On glorifiera plus volontiers les « masses populaires » et on se
méfiera de l’individu-sujet. On rejettera toute différenciation et toute divergence, donc toute
possibilité de conflit, au sein des « masses populaires » et on considérera comme atteinte à
l’unité de la nation tout avis contraire, et son auteur dénoncé comme traître à la nation. Au
besoin, on invoquera « la main de l’étranger », comme cause des conflits. Par voie de
conséquence, il n’y a plus de place pour l’existence d’un pluralisme politique, puisque le
pluralisme inhérent à toute société moderne est nié dans ses fondements. L’existence du parti
ne se justifie plus alors que comme moyen de mobilisation. Il ne peut d’ailleurs qu’être
unique, en tant qu’incarnation de l’unité du peuple. D’ailleurs, le national-populisme
privilégie la démocratie directe, le référendum-plébiscite et est réticent à toute forme
d’intermédiation sociale ou politique. Le système se fonde sur le principe du lien direct entre
le leader charismatique, le zaïm, et le peuple, sans s’encombrer d’une représentation
nationale. Le zaïm se considère comme le seul vrai représentant du peuple, à tel point qu’il
finit par se prendre pour le peuple lui-même !
C’est ainsi qu’aura fonctionné le régime algérien pendant un demi siècle. Autoritarisme,
nationalisme, islamisme, paternalisme, démagogie, gabegie en ont été les marques les plus
visibles. Certes, les choses ont évolué depuis octobre 1988. Mais il n’y a pas de doute que la
réticence de la société algérienne à s’engager résolument dans la modernité, le progrès et le
changement démocratique tient pour beaucoup à la survivance d’une culture national-
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populiste qui continue d’imprégner fortement les esprits, tant au niveau des dirigeants qu’au
niveau de la société.
La classe politique elle-même n’échappe pas à cette influence. Ainsi, si un grand nombre de
formations politiques virent le jour après l’instauration du multipartisme en 1989, la plupart
furent créées sur le modèle du FLN, donnant l’impression d’une multitude de partis uniques,
destinés à démultiplier le discours national-populiste. En effet, chaque parti se voulait le
porte-parole exclusif de l’ensemble du peuple algérien et non de catégories sociales dont il
faudrait défendre les intérêts. Si pour le FLN et ses clones, il s’était toujours agi de glorifier le
« peuple algérien héroïque », pour les islamistes, le discours s’adressait plutôt au « peuple
algérien musulman ». D’ailleurs, on préférera toujours dire peuple algérien et non nation
algérienne. La confusion est largement répandue entre nationalisme, qui est une idéologie
politique, et patriotisme, qui est le sentiment d’attachement au pays qui vous a vu naître.
Comme chacun le sait, la nation est constituée d’individus-citoyens autonomes, chose que
l’idéologie national-populiste ne peut même pas imaginer puisqu’elle ne connait que les
« masses ». Il n’est donc pas étonnant que certains en viennent même à rejeter le concept de
nation, au motif qu’il s’agit d’un concept étranger, et donc, a priori, suspect. Dans le discours
national-populiste, le terme nation réfère plutôt à une mythique nation arabe
(« Umma arabya »), qui s’étendrait de l’Atlantique au Golfe, ou à une improbable
communauté musulmane (« Umma islamya »), aux contours encore plus flous.
Même au sein de la mouvance démocratique, la thématique proprement démocratique est
enrobée dans le discours national-populiste et devient, de ce fait, quasiment inaudible. En
conséquence, la diversité des opinions n’est pas reconnue au sein des partis et toute voix
discordante est vouée à l’exclusion. On préfèrera souvent les décisions prises par consensus
et la cooptation à une saine pratique démocratique. Ces partis, anciens ou nouveaux, ne sont
en général que des appareils au service exclusif d’un zaïm tout puissant et inamovible. Les
adhérents, au lieu d’être des acteurs politiques, sûrs de leurs convictions et autonomes, ne sont
généralement que des adeptes éblouis par le charisme d’un gourou. Les partis algériens ne
sont ni de gauche, ni de droite, ni du centre, ni de la mouvance écologique. La plupart n’ont
même pas de réel programme, pour la simple raison que dans leur vision national-populiste, il
n’y a pas d’intérêts qui pourraient être représentés mais seulement un peuple à glorifier.
D’ailleurs, une singularité algérienne est que les partis rivalisent d’ardeur pour soutenir le
«programme » du parti ou du clan au pouvoir, ce qui laisse planer des doutes sur leur
autonomie et la sincérité des convictions de leurs membres. En Algérie, plus d’un demi-siècle
après l’Indépendance, on continue à se faire le chantre zélé du national-populisme, alors
qu’en Europe, les partis d’obédience national-populiste sont classés à l’extrême droite de
l’échiquier politique.
L’islamisme est une forme de populisme caractérisée par un rejet sans appel de la modernité,
assimilée à l’occidentalisation. Le rejet de la modernité se fonderait sur l’existence d’une
prétendue spécificité de l’Islam, qui serait à la fois religion et Etat (« Din oua Daoula »). Or
la confusion du spirituel et du temporel est par définition une caractéristique de toutes les
sociétés pré-modernes et n’a rien de spécifique à l’islam. La modernité n’est rien d’autre que
la séparation de l’univers de la rationalité de celui de la conscience morale. La modernité est
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universelle dans toutes ses dimensions, même si l’on admet qu’il peut y avoir des voies
spécifiques de modernisation. La prétendue solution islamique prônée par certains, comme
une troisième voie entre le capitalisme, assimilé à l’ancien colonisateur, et le communisme
athée, n’est qu’un produit illusoire de la culture populiste.
L’islamo-populisme est l’enfant du national-populisme. Dans le cas algérien, nationalisme et
islamisme sont tous deux le produit d’une même vision populiste. Les deux courants ont
fusionné durant la lutte de libération. D’ailleurs, est-ce un hasard si les combattants de la lutte
de libération ont été baptisés « moudjahidines » et ceux tombés au champ d’honneur
« martyrs » ? Est-ce un hasard si au lendemain de l’Indépendance, le principe de l’islam
religion de l’Etat a été constitutionnalisé ? Est-ce un hasard si l’éducation islamique a été
intégrée dans l’Ecole publique ? L’argument au départ était que cette intégration était destinée
à soustraire les enfants à l’influence des Ulémas. Dans les faits, c’est plutôt l’inverse qui a
prévalu. Chaque année, le 16 avril, l’Ecole célèbre « Youm El Ilm », le jour de la science, en
hommage à Ben Badis. Mais en fait de science, il ne s’agit pour les Ulémas que de science
religieuse, de théologie et non de science profane. Ainsi, dès le départ, les élèves sont
conditionnés pour accepter l’idée qu’il n’y a de science que religieuse. Cette confusion voulue
a été renforcée par le statut accordé à la langue arabe dont on rappelle constamment que c’est
la langue du Coran et donc une langue sacrée. L’effet néfaste du discours national-populiste
est pour beaucoup dans le naufrage de l’Ecole.
A un moment donné, sous Chadli, il avait même été décidé d’imposer un enseignement
religieux aux étudiants, toutes filières confondues. Ce module obligatoire dans toutes les
universités était le « PIR », pour politique, idéologique et religieux.
Sans compter que le rattachement des Instituts islamiques et de l’Université des sciences
islamiques à l’Enseignement supérieur ajouta à la confusion.
Le pire, au sens propre du terme, c’est que tout cela paraissait comme allant de soi !
Les frontières entre national-populisme et islamo-populisme ont toujours été très poreuses.
Faut-il rappeler que le Code de la famille de 1984, directement inspiré de la Shari’a, a été
adopté par une assemblée exclusivement FLN, consacrant ainsi l’infériorité juridique de la
femme ? Il est donc facile de comprendre pourquoi, après octobre 1988 et le discrédit du
FLN, le Front islamique du salut (FIS) s’était naturellement présenté comme le vrai FLN et
son continuateur.
Et le socialisme dans tout ça ? Décrété option irréversible dès l’Indépendance, il avait surtout
servi à renforcer l’autoritarisme par les impératifs économiques qu’il impliquait, c’est-à-dire
la conquête de la soi-disant indépendance économique après l’indépendance politique.
L’argument était que si une génération avait payé le tribut du sang pour l’indépendance du
pays, la génération d’après l’Indépendance politique devait aussi se sacrifier pour
l’indépendance économique. En même temps, l’option socialiste servait à alimenter le
discours national-populiste et à galvaniser les « masses » dans l’attente quasi-messianique
d’un avenir meilleur. Le contrat implicite entre le pouvoir et le peuple stipulait que le pouvoir
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accordait le bénéfice des droits sociaux en contrepartie de la confiscation des droits
politiques, économiques et culturels.
En dépit de son idéologie national-populiste, l’autoritarisme algérien prend le plus grand soin
des apparences car il se veut irréprochable vis-à-vis de l’étranger avec une façade
institutionnelle, à l’image de ce qui se fait ailleurs, mais totalement factice. Il se présente
comme un Etat de droit mais c’est un Etat sans substance, réduit à un appareil administratif. Il
se dote d’institutions, mais ce sont des institutions vides, n’ayant aucun pouvoir. Il impose une
constitution mais la viole sans arrêt. Il organise bien des élections mais c’est la fraude qui
désigne les vainqueurs. Durant les campagnes électorales, la machine de propagande du
régime joue à fond sur la fibre patriotique comme s’il s’agissait, à chaque fois, d’aller voter
pour l’Indépendance ! Le gouvernement lui-même n’a pas de pouvoir propre et les ministres
ne sont que de simples fonctionnaires n’ayant pas le droit de faire de la politique. Dans la
réalité, c’est un pouvoir opaque, à la fois militaro-sécuritaire et civil, qui dirige le pays, dans
l’irresponsabilité la plus totale. Pour le désigner, il est coutume de dire : « les décideurs », « le
système » ou tout simplement « le pouvoir ».
Les grands traits de l’autoritarisme algérien et de ses fondements idéologiques apparaissent
maintenant plus clairement. C’est ce système qui est censé devenir un régime démocratique
par une transition vers la démocratie. Le pouvoir affirme à qui veut bien le croire que la
démocratie est appliquée et qu’il oeuvre constamment à la renforcer. Où se situe le
malentendu ?
Qu’est-ce que la démocratie ?
Le malentendu provient de ce que l’on sous-entend par démocratie. La démocratie est-elle une
fin en soi ou un moyen ? Beaucoup estiment qu’elle est les deux à la fois. Un moyen lorsqu’il
s’agit, par exemple de choisir les représentants du peuple, au moyen d’élections libres, tenues
à intervalles réguliers : c’est la démocratie procédurale. Mais la démocratie ne saurait être
que cela et des élections, même libres et non entachées de fraudes, ne sont pas la garantie d’un
régime démocratique. Car la démocratie est aussi une fin en soi. Elle vise à promouvoir la
liberté du sujet-acteur dans son désir d’individuation. La démocratie comme fin est le régime
qui garantit, au-delà de l’Etat de droit, l’exercice plein et entier des droits de la personne
humaine, droits politiques, économiques, sociaux et culturels. C’est pourquoi, il ne faut pas
confondre démocratie et république. La république est fondée sur l’égalité entre citoyens,
tandis que la démocratie met en avant la liberté.
Dans une première approche et dans son acception la plus simple, la démocratie signifie le
libre choix des gouvernants par les gouvernés. Mais, si l’on approfondit cette définition, on se
rend compte que la démocratie repose, en définitive, sur trois piliers essentiels, distincts mais
complémentaires.
La limitation du pouvoir
La limitation du pouvoir dans le temps se traduit en pratique par l’alternance. L’existence
d’une opposition constitue le contre-pouvoir le plus efficace. Lorsque l’opposition devient
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majoritaire, elle sera à son tour limitée dans son pouvoir par l’ancienne majorité, devenue
minoritaire. La séparation des pouvoirs contribue également à la limitation du pouvoir.
Mais c’est surtout la défense des droits de la personne humaine (droits politiques,
économiques, sociaux et culturels) qui permet une limitation efficace du pouvoir. Les droits
humains sont considérés comme des droits naturels universels et ne peuvent être remis en
cause. Ainsi une minorité religieuse, ethnique, linguistique ou sexuelle possède des droits
inaliénables qui ne peuvent être ignorés par la majorité, sous prétexte que cette dernière se
prévaut de la légitimité des urnes. La protection des minorités est une obligation dans tout
régime démocratique.
La représentativité des acteurs politiques
La société politique joue un rôle de médiation entre la société civile et l’Etat. La société civile
(économique, sociale et culturelle) est le lieu où s’exprime une extrême diversité des intérêts
et des identités. Cette diversité est le résultat naturel de la liberté. L’Etat a pour rôle de donner
corps à l’unité de la collectivité politique nationale et de la défendre vis-à-vis de l’étranger. La
société politique doit, elle, agréger les demandes émanant de la société civile en vue de leur
unification progressive par la loi. Cette fonction de représentativité n’est possible que si la
société politique est indépendante à la fois de l’Etat et de la société civile. Cela vaut également
pour la société civile qui doit être autonome par rapport à l’Etat et à la société politique. Les
demandes émanent des acteurs sociaux, les acteurs politiques les prennent en charge et l’Etat y
apporte la réponse. Il y a donc une incompatibilité totale entre la démocratie qui fonctionne de
bas en haut et le nationalisme qui, lui, fonctionne de haut en bas. On ne peut se revendiquer à
la fois du nationalisme et de la démocratie sans s’enfermer dans une contradiction insoluble.
La citoyenneté
Pour que la démocratie fonctionne, il faut que le citoyen ait parfaitement conscience de son
appartenance à une collectivité politique, qu’il soit informé et ait le désir de participer au
choix des gouvernants. Cela suppose une certaine autonomie de l’individu par rapport aux
communautés traditionnelles qu’elles soient naturelles (famille, tribu) ou acquises (religion,
clientélisme,…). Sans l’individu libre, il n’y a ni Etat de droit, ni démocratie. Cela suppose
surtout l’égalité entre tous les citoyens, sans distinction d’aucune sorte et notamment une
égalité en droits et en dignité des femmes.
En définitive, on pourrait définir la démocratie comme un système politique dont l’objectif est
de garantir l’exercice effectif des droits de la personne humaine.
A l’évidence, un tel idéal ne pourrait être atteint sans rupture avec le discours nationalpopuliste
et son autoritarisme consubstantiel. L’horizon de la démocratie comme fin, c’est-àdire
le règne de la liberté et l’exercice effectif des droits de la personne humaine, ne peut être
entrevu qu’après cette rupture et le développement d’un discours alternatif sur l’individucitoyen
et sa quête de liberté.
En finir avec le national-populisme
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Il est donc urgent de lutter de manière résolue contre toutes les formes de national-populisme,
y compris dans sa variante islamiste, si l’on veut vraiment engager l’Algérie dans la
modernité et la démocratie. Au niveau symbolique, il faut commencer par revoir la
dénomination officielle des différentes institutions de l’Etat qui portent la marque du nationalpopulisme.
Aujourd’hui, l’Algérie a le triste privilège de partager avec la Corée du Nord la
dénomination de République « démocratique et populaire ». C’est tout dire. Dans les faits, elle
n’a jamais été ni démocratique, ni populaire, dans le sens d’être au service des couches
populaires et de leur volonté. Est-elle au moins une république ? Pas vraiment. Le principe de
la religion d’Etat est déjà la négation de la notion de res publica, la chose publique, puisqu’à
l’évidence la foi relève de l’intime, de la sphère privée et ne saurait obéir à la raison d’Etat.
Mais il y a aussi un clergé officiel, entretenu aux frais du contribuable, qui sert surtout à
donner une soi-disant légitimité islamique à des dirigeants en mal de légitimité démocratique.
Il existe également une « famille révolutionnaire » qui bénéficie d’un statut moral et matériel
hors du commun, consacré dans la loi, au mépris de l’égalité des citoyens. Il existe surtout une
nombreuse nomenklatura, civile et militaire, dont les privilèges ne sont pas sans rappeler la
féodalité dans l’ancien régime. Dans les faits, nous sommes dans une société profondément
inégalitaire. L’existence d’une caste ayant détourné la lutte de libération à son profit est la
négation même de l’idée de république. La république algérienne n’a nul besoin d’être
démocratique et populaire. Il lui suffit d’être une république, au sens propre du terme. Quant à
l’Armée, elle est forcément nationale, sans qu’on ait besoin de le préciser. Aurait-elle moins
de prestige si elle cessait d’être « populaire » ?
De même, l’Assemblée nationale n’a pas besoin d’être populaire ; elle doit se suffire d’être la
représentation nationale. Idem pour les communes et les wilayas. D’ailleurs, n’y a-t-il pas
plus de vertu pédagogique à parler de maire qu’à dire Président d’assemblée populaire
communale (PAPC). La conséquence de cette vision national-populiste est l’absence totale de
la notion de ville dans le discours des gouvernants. A cause de cela, les villes héritées de
l’Histoire, ancienne et récente, du pays se dégradent et perdent petit à petit leur patrimoine
matériel et immatériel. Même répugnance du discours national-populiste à prendre en compte
les régions, obsédé qu’il est par l’unité et le centralisme outrancier.
Il faut toujours s’attacher à parler de la nation algérienne et bannir des discours l’expression
nation arabe qui porte en elle la négation de la nation algérienne. Il faut prendre le parti de
considérer l’Algérie comme une nation fécondée avantageusement par divers peuples,
diverses cultures et diverses confessions, tout au long de l’Histoire et non le pays dont le
peuple héroïque a réussi à repousser toutes les invasions pour rester lui-même. Il faut
abandonner définitivement toute forme d’ostracisme à l’égard des autres cultures ou
confessions et promouvoir le dialogue des cultures. Il faut que l’Algérie redevienne une terre
d’accueil pour les étrangers, qu’ils soient coopérants techniques, touristes ou hommes
d’affaires, et pourquoi pas, une terre d’accueil pour ceux qui seraient désireux de s’établir
définitivement sur son sol. Les nations les plus fortes et les plus dynamiques ne sont-elles pas
celles qui se sont constituées par des vagues d’immigration successives ?
La classe politique doit définitivement sortir du discours national-populiste et des promesses
démagogiques. Les hommes politiques doivent proposer des programmes pouvant constituer
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des solutions rationnelles et crédibles aux questions politiques, économiques et sociales. Les
partis doivent se constituer d’abord autour des idées et non autour d’un chef. L’organisation et
le fonctionnement des partis doivent obéir aux règles démocratiques et au principe
d’alternance. Sinon, quelle crédibilité peut avoir un parti à se dire démocrate s’il ne pratique
pas la démocratie en son sein ?
L’Algérie ne doit plus se définir par des « constantes de la nation », autrement dit une identité
permanente déterminée une fois pour toutes, mais par une volonté de vivre ensemble, dans
l’égalité citoyenne qui assume les différences. Egalité ne signifie nullement uniformité, de
même qu’unité ne veut pas dire unicité. La discrimination à l’égard des femmes doit cesser et
le principe d’égalité avec les hommes ne souffrir d’aucune ambigüité.
Plus qu’une communauté de croyants ou qu’un peuple jaloux de son indépendance, les
Algériens du XXIème siècle doivent être des citoyens libres, acteurs de leur propre destin où
chacun sera tout à la fois fier de son identité personnelle et saura communiquer avec l’Autre,
Algérien ou Etranger.
L’individu libre et le citoyen conscient sont les fondements de l’Etat de droit et de la
démocratie. Sans citoyenneté consciente, le vote n’a aucune signification. Il peut même servir,
comme on a pu en faire la douloureuse expérience, à permettre l’accès au pouvoir des
ennemis de la démocratie.
L’égalité hommes femmes fait partie des droits de la personne humaine qui sont universels.
C’est pourquoi, il ne peut y avoir de démocratie non plus, si l’égalité entre les hommes et les
femmes n’est pas consacrée par la loi. Les femmes, qui ont déjà parcouru un long chemin sur
la voie de l’émancipation, doivent pouvoir bénéficier, en droit et dans les faits, de toutes les
libertés, au même titre que les hommes.
Toutes ces considérations réduisent à néant la prétention du pouvoir à s’ériger en chantre de la
démocratie. Prisonnier de l’idéologie national-populiste, il ne se rend même pas compte qu’il
est le principal obstacle à la transition vers la démocratie.
Quelle transition vers la démocratie ?
Les réformateurs 1989-1991
La première tentative d’ouverture du régime eut lieu sous Chadli, dans le sillage des
événements d’octobre 1988. L’on se souvient qu’entre décembre 1985 et juin 1986, le prix du
baril de pétrole connut une plongée sans précédent sous l’effet de la « guerre des prix » menée
par le Saoudien Zaki Al Yamani. Les prix diminuèrent de moitié et tombèrent même en
dessous de 10 dollars le baril. Après avoir nié l’ampleur de la crise pendant plusieurs mois,
perdus en tergiversations et espoirs d’un retournement du marché, Chadli comprit la nécessité
d’engager des réformes pour tenter de redresser la situation financière. Il comprit aussi que
des réformes économiques seules seraient inopérantes si elles n’étaient pas accompagnées de
réformes politiques. Mais, comment faire dans un système totalement verrouillé ? Chadli avait
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en effet hérité du système mis en place par Boumediene. En 1976, Boumediene avait
promulgué une Charte nationale dans laquelle étaient fixés les invariants du régime. La
constitution promulguée en 1976 ne faisait que concrétiser les principes de la Charte
nationale. En attendant de pouvoir appliquer les réformes, le régime fut contraint de stopper
tous les plans de développement et de recourir à l’endettement extérieur pour compenser le
déficit budgétaire et tenter de prévenir la révolte sociale.
Chadli avait donc été dans l’obligation d’amender la Charte nationale pour y introduire des
possibilités de réforme. Ce fut l’opération « Charte nationale rénovée » de 1986, à l’occasion
du 10ème anniversaire de la charte de 1976. Le parti unique, dominé par les conservateurs, à
la tête desquels était Messadia, rejeta en bloc toute idée de réforme. Messadia ne voulut rien
changer et s’opposa à toute ouverture politique et économique, s’accrochant au dogme du
parti unique et à l’étatisation de l’économie. L’opération charte nationale rénovée fut un
échec. Chadli décida alors de contourner les caciques du parti en faisant appel
à des cadres de la société civile pour élaborer les réformes. Ce furent les ateliers de la réforme
organisés par la Présidence, en 1986-1987, sous la direction de Mouloud Hamrouche.
Une fois obtenu le consensus sur les réformes à entreprendre, il fallait encore avoir les
coudées franches pour les mettre en oeuvre. Chadli faisait toujours face à une opposition
résolue des gardiens du temple. Excédé, il finit par dire leurs quatre vérités aux uns et aux
autres dans le fameux discours du 19 septembre 1988, interprété par certains comme un appel
à la révolte.
La révolte contre le système eut lieu effectivement quelques jours plus tard, du 5 au 10
octobre 1988. Plus rien ne serait plus comme avant disait-on. Dès le 2 novembre une première
révision constitutionnelle créa le poste de Chef de gouvernement. Le 23 février 1989, une
nouvelle constitution fut promulguée qui consacra le multipartisme et la liberté de la presse.
Le 5 juillet fut promulguée la loi sur les partis. En septembre 1989, Hamrouche fut nommé
Chef du gouvernement avec pour mission la mise en oeuvre des réformes, mais il fut contraint
de démissionner le 5 juin 1991 après la proclamation de l’Etat de siège, suite à la grève du
FIS.
Comment qualifier cette période de 21 mois ? L’ouverture politique avait été considérable par
rapport à la situation antérieure. Pour la première fois depuis l’Indépendance, des élections
pluralistes libres avaient été tenues mais au bénéfice d’un parti islamiste, ce qui en réduisit
considérablement la portée. La rupture avec le système n’avait pas vraiment eu lieu et l’armée
avait pu facilement se débarrasser des réformateurs dès que les changements avaient
commencé à toucher des intérêts. L’APN avait gardé la même composition exclusivement
FLN. Quantité de lois, manifestement contraires à l’esprit et à la lettre de la nouvelle
constitution, demeurèrent en vigueur et notamment le code de la famille de 1984. Le FLN
demeurait le pilier du régime alors qu’il aurait dû être dissous. Avaient été maintenues
également les organisations de masse du FLN, en particulier l’UGTA. Par ailleurs, l’agrément
du FIS comme parti politique fut une grave erreur, surtout que Chadli était prêt à gouverner
avec le FIS en cas de victoire électorale de ce dernier. L’autonomie des entreprises avec la
création des Fonds de participation n’avait pas rompu avec le dirigisme et n’avait pas permis
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de jeter les bases d’une économie de marché concurrentielle. La liberté de la presse était
réelle mais tout l’environnement de la presse écrite demeurait sous contrôle de l’Etat :
imprimeries, papier journal, messageries, publicité. La presse gouvernementale avait été
conservée contre toute logique, alors qu’on pouvait s’attendre à ce qu’elle soit privatisée ou
qu’elle cesse de paraitre. Le monopole des médias lourds avait été maintenu mais une plus
grande liberté de ton était apparue dans la présentation des journaux télévisés et l’organisation
de débats.
Par ailleurs, les fondements idéologiques du régime restaient inchangés. Le discours
national-populiste était toujours de rigueur, sauf que, petit à petit, le contenu islamique devint
prépondérant par rapport au thème strictement nationaliste.
Dans le cas de l’expérience de 1989-1991, l’initiative du changement était venue du pouvoir
lui-même, en raison de contraintes financières. Les réformes politiques avaient juste servi de
point d’appui pour accompagner les réformes économiques. L’objectif était clairement la
survie du régime moyennant quelques aménagements. C’est pourquoi la période des
réformateurs, malgré des avancées réelles, n’avait pu conduire à une véritable transition vers
la démocratie.
La période de transition 1992-1997
Après la démission de Chadli Bendjedid fut mise en place une présidence collégiale sous la
forme d’un Haut Comité d’Etat (HCE) autoproclamé. La présidence du HCE avait été confiée
à Mohamed Boudiaf, l’un des historiques du FLN. C’est dire que même si le pouvoir était
détenu par les chefs de l’armée, on avait encore besoin de faire appel à la légitimité historique
pour espérer bénéficier d’un minimum de crédibilité. Après l’assassinat de Boudiaf, la
présidence du HCE passa entre les mains d’Ali Kafi, ancien secrétaire général de
l’Organisation nationale des moudjahidines (ONM), c’est-à-dire un nouveau recours à la
légitimité historique. On voit donc que même si certains membres du HCE se proclamaient
modernistes, ils baignaient toujours dans l’idéologie national-populiste.
Devant le vide institutionnel ainsi créé et après avoir rendu caduque la constitution de 1989,
les tenants du pouvoir n’avaient plus d’autre choix que de tenter de reconstruire l’édifice
institutionnel. Dans un premier temps, on mit en place des organes de substitution avec des
membres cooptés. Par la suite, on renoua avec le processus électoral mais en recourant
systématiquement à la fraude pour se prémunir de toute mauvaise surprise. On appela la
période ayant suivi la démission de Chadli jusqu’à l’élection de Liamine Zéroual en 1995,
période de transition. Puis après les élections législatives et locales de 1997, le pouvoir
décréta que la période de transition était terminée et que l’existence des assemblées élues était
la preuve que l’Algérie avait renoué avec la démocratie. Dans les faits, il s’agissait d’une
normalisation autoritaire et non d’une transition vers la démocratie.
La CNLTD 2014-2015
A l’origine de cette initiative se trouvent des partis et des personnalités qui se sont regroupés
dans l’objectif de boycotter l’élection de Bouteflika à un quatrième mandat. Après la
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présidentielle, cette coalition décida de se pérenniser sous le nom de Coordination nationale
pour les libertés et la transition démocratique (CNLTD) en se dotant d’une charte constitutive.
Mais la composition très hétéroclite de cette coalition, comprenant à la fois des islamistes, des
laïcs et des personnalités issues du régime, ne permet pas de cerner clairement ses objectifs.
La présence d’islamistes purs et durs en son sein signifie-t-elle que ces derniers avaient
renoncé à la revendication d’un Etat islamique pour devenir les chantres de la liberté et de la
démocratie ? Il est permis d’en douter. A moins que l’objectif réel ne soit la perspective de
partage du pouvoir, en cas de vacance de la Présidence, dans une nouvelle période de
transition sans élections, comme le fut la période ayant suivi la démission de Chadli. Mais,
même si le pouvoir répondait positivement à sa démarche, ce regroupement de personnalités
non élues ne pourrait se prévaloir d’aucune légitimité. D’autant plus que cette coalition avait
vu le jour à un moment où, de notoriété publique, les partis avaient perdu tout crédit auprès
de la population. Quoi qu’il en soit, il est manifeste que le pouvoir ne veut ni dialoguer, ni
consentir la moindre concession. Il est donc fort probable que ce regroupement finisse par se
déliter faute de perspective.
En définitive, il n’y a pas eu jusqu’à présent d’entrée réelle dans une transition vers la
démocratie, même si le système n’est plus aussi monolithique qu’il l’était avant 1988.
Plusieurs raisons peuvent expliquer cette situation.
Les obstacles à la transition vers la démocratie
Parmi les facteurs objectifs pouvant constituer un obstacle à la transition vers la démocratie,
l’économie rentière est probablement le plus important. L’Algérie est un pays devenu
totalement dépendant des hydrocarbures qui constituent 98 % des exportations et 80 %, des
recettes budgétaires. La rente des hydrocarbures est accaparée par l’Etat qui s’en sert pour
entretenir une nombreuse clientèle et pour acheter la paix sociale. L’Etat investit dans les
infrastructures et dédaigne l’investissement productif, notamment dans le secteur industriel.
En conséquence, la dépendance vis-à-vis des importations est devenue considérable. Ce
secteur est un quasi monopole des opérateurs privés, derrière lesquels se cachent les
« barons » du régime. Cette dépendance vis-vis des importations devient un obstacle à
l’émergence d’une économie productive nationale. A tel point qu’on a pu parler de
malédiction du pétrole.
Le secteur privé s’est développé historiquement grâce à la commande publique et ne peut
exister qu’avec le soutien de l’Etat. Les entrepreneurs qui ont « réussi » sont justement ceux
qui avaient de solides relations avec le pouvoir. Dans ce type d’économie, il n’y a donc pas de
classe d’entrepreneurs autonomes. Tous dépendent, à un titre ou à un autre, de l’Etat et de sa
bureaucratie. Or il est admis que l’existence d’une classe d’entrepreneurs autonomes est la
base de l’existence d’une société civile véritable.
L’économie rentière et son corollaire la faiblesse de la société civile est un obstacle sérieux à
la transition vers la démocratie. De plus, s’est constituée depuis quelques années une caste
d’oligarques, qui a fait fortune grâce à sa proximité avec le pouvoir et qui trouve mieux son
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compte avec l’autoritarisme. Nul doute que cette caste pèsera de tout son poids pour s’opposer
à tout changement.
L’ouverture économique et l’existence d’un marché concurrentiel apparaissent donc comme
des conditions nécessaires à la transition vers la démocratie. Un libéralisme bien pensé peut
sans doute s’avérer nécessaire, dans un premier temps, pour faire la chasse aux rentes de
situation et obliger les bénéficiaires illégitimes de cette rente à se confronter au marché libre
et à ses risques. Mais il est illusoire de croire que le libéralisme économique, à lui tout seul,
puisse constituer un modèle durable, pouvant servir de substitut à une véritable transition vers
la démocratie. Si l’on prend l’exemple de la Chine, ce modèle de libéralisme économique sans
libertés politiques connaît déjà ses limites et son avenir est très incertain.
L’autre conséquence néfaste de l’économie rentière est que le pouvoir tient la société en
otage, l’ayant rendue totalement dépendante de sa politique redistributive. Le pouvoir achète
la paix sociale par l’octroi de revenus, directs et indirects, en contrepartie de la confiscation
des libertés. Ainsi le citoyen finit par abdiquer de sa responsabilité d’être un acteur politique
en devenant assisté. Cette passivité coupable est souvent entrecoupée d’accès de fièvre, lors
d’épisodes éphémères de colère sous forme d’émeutes. Jusqu’à présent ces émeutes à
répétitions sont restées circonscrites dans l’espace et le temps.
Il faut aussi compter que la société algérienne, très attachée aux traditions, est devenue plutôt
conservatrice sous l’influence des prêches salafistes dans les mosquées et les chaînes
satellitaires. Elle est comme tétanisée à l’idée de se rebeller contre le pouvoir en place et
craint par-dessus tout un possible retour de la violence et de la fitna (discorde).
Ainsi donc, ce système autoritaire pourrait se maintenir durablement si la manne pétrolière
lui permet de continuer à acheter la paix sociale et d’entretenir ses nombreuses clientèles.
Mais rien ne dit qu’il n’y aura pas d’explosion politique majeure si le pacte implicite, droits
sociaux contre libertés, est rompu, suite à l’effondrement du prix du baril.
Que faire alors pour éviter une telle issue, porteuse de bien des risques? Le mieux serait
d’amorcer, sans tarder, une transition vers la démocratie, comme ont pu le faire, dans la
deuxième moitié du XXème, divers pays dans des circonstances diverses.
Les trois vagues de démocratisation
A la différence des démocratisations du milieu du XXème siècle, imposées par une force
armée extérieure (IIème guerre mondiale), ou intérieure (lutte pour l’indépendance), les
dictatures d’Amérique du Sud et d’Europe du Sud négocient elles-mêmes leur sortie et
engagent une transition pacifique vers la démocratie. Au Portugal, ce fut le coup d’Etat du 25
avril 1974 qui mit fin à la dictature de Caetano et qui inaugura une période révolutionnaire
dite « révolution des oeillets » durant laquelle se négocia une transition vers la démocratie. De
même, en Espagne, c’est la mort de Franco en 1975 qui donna le signal d’une série de
changements s’étalant jusqu’en 1982, date de la première alternance. Dans le cas de
l’Espagne, l’initiative de la transition est venue de l’intérieur de la dictature elle-même. La
droite espagnole estima que ses intérêts n’étaient pas mieux servis sous la dictature et
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s’engagea résolument dans une transition négociée. En Grèce également, les réformes
commencèrent sous la dictature des colonels et la démocratie ne s’imposa qu’après la chute de
la dictature, suite à l’invasion turque de Chypre en 1974.
À partir de 1978, plusieurs pays d’Amérique du Sud connaissent une période de transition
vers la démocratie, initiée au départ par les régimes en place.
La destruction du mur de Berlin en novembre 1989 symbolisa ensuite une nouvelle série de
transitions vers la démocratie, cette fois dans l’Europe centrale et orientale. Suite à la mise en
oeuvre de la Perestroïka par Gorbatchev en ex-URSS, des mouvements de mobilisation
populaire, autorisés ou non, aboutirent à l’organisation d’élections libres pour la première
fois, à partir de 1989.
Certes la démocratie ne peut se résumer à des élections libres, mais il est certain également
qu’aucune démocratie digne de ce nom ne peut faire l’impasse sur la démocratie politique.
En définitive, dans tous ces pays, la transition vers la démocratie résulte d’une double prise de
conscience. Celle de la droite qui cessa de considérer la dictature comme plus avantageuse
pour elle et celle de la gauche qui cessa de considérer la démocratie comme secondaire, en la
qualifiant de « démocratie formelle » ou de «démocratie bourgeoise ». Dans tous les cas, les
mobilisations citoyennes jouèrent un rôle essentiel.
Reste que ces prises de conscience permettant d’amorcer un processus de transition vers la
démocratie sont le résultat d’une longue maturation. Toutefois, l’entrée dans une transition
vers la démocratie n’est pas spontanée et il y a toujours un fait générateur à l’origine du
changement politique initial. De plus, les suites de la transition sont difficiles à prévoir.
Ainsi, une fois la transition vers la démocratie bien amorcée, des difficultés sérieuses ne sont
pas à exclure. Très souvent, l’enthousiasme considérable des débuts fait place à un grand
découragement. Soit que le changement aboutisse à un nouveau régime autoritaire, soit que la
situation économique et sociale se dégrade considérablement. A tel point que certains en
viennent à avoir la nostalgie de l’ancien régime. Il a fallu parfois attendre que le processus
soit consolidé par une deuxième alternance pour que la transition vers la démocratie soit
considérée comme irréversible.
Le printemps arabe
Ce que les médias ont qualifié de printemps arabe est la survenue, à partir de 2011, d’une
série de soulèvements dans la plupart des pays arabes qui avaient comme objectif commun
d’en finir avec les dictatures. Les manifestants eux parlèrent carrément de révolution. Cela
commença le 17 décembre 2010 lorsque le jeune Mohamed Bouazizi s’immola par le feu à
Sidi Bouzid, dans le Sud tunisien. Très vite, les manifestations gagnèrent la capitale en
arborant le mot d’ordre non équivoque « Dégage ! » à l’intention de Ben Ali. Le dictateur
tunisien ne résista pas bien longtemps et s’enfuit vers l’Arabie saoudite dès le 14 janvier 2011.
Dans l’euphorie de la chute de Ben Ali, la presse osa même une comparaison avec la
révolution des oeillets en baptisant la révolte tunisienne « révolution du jasmin ».
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Le soulèvement gagna très vite les différents pays arabes, à tel point qu’on avait pu parler de
contagion. Le 25 janvier, le soulèvement enflamma la place Tahrir au centre du Caire et
Moubarak fut contraint de démissionner, le 11 février, remplacé par un Conseil supérieur des
forces armées. Fin janvier, les manifestants investirent la Place Tahrir de Sanaa au Yémen
pour réclamer le départ d’Ali Abdallah Salah. Le 14 février, le soulèvement gagna la Place de
la Perle, au Bahreïn. Le 15 février, la révolte grondait en Libye. Le 15 mars, des
manifestations anti-Assad se produisirent à Deraa, en Syrie.
L’évolution fut différente suivant les pays. En Syrie, en Libye et au Yémen, le chaos et la
guerre civile s’installèrent très tôt et durablement du fait de la militarisation de la révolte et
de la répression. En Egypte, l’armée, après avoir permis des élections présidentielles ouvertes
ayant donné le pouvoir à Mohamed Morsi, candidat issu des Frères musulmans, reprit le
contrôle du pays après le coup d’Etat du général Al-Sissi et son élection à la magistrature
suprême.
En Tunisie, les forces politiques réussirent à trouver un compromis qui permit de doter le
pays d’une nouvelle constitution, en dépit des tentatives du parti islamiste Ennahda de
détourner le cours de la révolution à son profit. En définitive, ce fut un membre de la vieille
garde destourienne qui fut élu à la magistrature suprême. Mais le compromis entre
nationalistes et islamistes demeure fragile et le pays est sous la menace de groupes
terroristes de plus en plus actifs.
Le Maroc fut épargné par la vague des soulèvements, le Roi ayant anticipé le cours des
évènements. Des réformes conséquentes furent engagées dans l’urgence avec une révision de
la constitution visant à jeter les bases d’une monarchie constitutionnelle. L’ouverture politique
ainsi concédée a permis à l’opposition de participer au pouvoir.
Avec le recul, cette vague de révoltes qui a secoué le monde arabe n’a pas abouti, sauf le cas
particulier de la Tunisie, à amorcer une transition vers la démocratie. La première raison
réside dans l’opportunisme des islamistes qui, bien que n’ayant pris aucune part dans les
révoltes ayant entrainé la chute des dictatures, se placèrent en position de capter le
mouvement à leur profit. Le risque étant celui d’une nouvelle dictature, au nom de Dieu, pire
encore que celle des anciens dirigeants. On a donc pu parler du risque d’un hiver islamiste
après un printemps arabe plein de promesses.
C’est ce genre de dérives qui avait commencé à apparaître en Egypte. L’armée sut habilement
mettre à profit le mécontentement de la société civile, canalisé dans le mouvement
« tamarrod » et ses 22 millions de signatures pour le départ du président islamiste. En
définitive, si les islamistes semblent acquis à participer aux élections, ils ne considèrent en fait
la démocratie, qu’ils ont toujours qualifié de kufr (impiété), que comme moyen d’accéder au
pouvoir. Une fois au pouvoir, ils ne manqueraient pas d’appliquer leur véritable agenda qui est
la mise en place d’un Califat gouverné par la Shari’a.
L’autre aspect du printemps arabe est l’attitude coupable des Occidentaux et plus
spécialement des USA, vis-à-vis du printemps arabe. On aurait pu croire que ces derniers
soutiendraient naturellement les revendications de liberté et de démocratie exprimées par les
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jeunes en révolte, surtout que ces derniers, dans leur très grande majorité, avaient un bon
niveau d’éducation, souvent universitaire, qu’ils étaient ouverts à la modernité et qu’ils
étaient familiers des réseaux sociaux.
Or, dans les faits, si les Occidentaux appelèrent de leurs voeux la chute des dictateurs, ils
étaient plutôt favorables aux islamistes, dits modérés, pour leur succéder. Cette attitude, a
priori incompréhensible, ne s’explique que par les intérêts économiques et stratégiques de
l’Occident. Il est vrai que la plupart des pays arabes, dotés de richesses pétrolières
substantielles, sont des Etats rentiers, rétifs au libéralisme économique et à la mondialisation.
Or la doctrine économique des islamistes, qui se résume à un libéralisme économique débridé,
voire à l’économie de bazar, convient parfaitement aux intérêts occidentaux.
En définitive, le bilan du printemps arabe est loin d’avoir répondu aux espoirs qu’il avait
suscités au début. Nulle part n’a été amorcée une vraie transition vers la démocratie même si,
ici et là, ont été organisées des élections libres.
L’impasse algérienne
Concernant l’Algérie, des émeutes avaient bien démarré, le 5 janvier 2011, dans le quartier
populaire de Bab-El-Oued, puis elles s’étendirent à d’autres villes, dans les jours qui avaient
suivi. Le prétexte en avait été l’augmentation subite du prix de certaines denrées alimentaires
à partir du 1er janvier. Mais l’effet de contagion du printemps arabe était manifestement à
l’oeuvre. La réponse du régime, dans la logique national-populiste, eut vite fait d’enrayer la
protestation en puisant très largement dans le bas de laine constitué par le Fonds de régulation
des recettes (FRR). Les augmentations des prix furent annulées et les subventions aux
produits de première nécessité augmentées. Les salaires des fonctionnaires, à commencer par
ceux des policiers, furent revus à la hausse avec de généreux rappels portant sur plusieurs
années. Les montants des prêts, dans le cadre du soutien à l’emploi des jeunes, furent relevés
considérablement et les conditions d’âge pour en bénéficier assouplies sensiblement. Puis au
mois d’avril, tout un train de réformes fût annoncé.
Surfant sur la vague révolutionnaire tunisienne, des militants politiques et associatifs, créèrent
le 21 janvier 2011, sous le patronage de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme
(LADDH), une Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD) avec
comme premier objectif la levée de l’Etat d’urgence. Un premier appel à manifester le 12
février suscita une faible mobilisation, avec en face un dispositif policier impressionnant, la
manifestation n’étant pas autorisée. La CNCD ayant une composition hétéroclite et des
objectifs peu clairs, finit rapidement par disparaitre minée par ses dissensions internes.
Quoi qu’il en soit le pouvoir prit les devants avec la levée de l’Etat d’urgence le 3 février,
alors que l’interdiction de manifester dans la capitale était maintenue.
Le 15 avril 2011, Bouteflika annonça une série de réformes, y compris une révision de la
Constitution, en vue de « renforcer la démocratie ». Bien entendu, ces mesures n’étaient
nullement destinées à sortir de l’autoritarisme mais à tenter de tuer dans l’oeuf toute
contestation du régime.
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Il n’y eut donc pas de printemps arabe en Algérie. Mais depuis lors, le pays fonctionne à
l’émeute. On en a compté plus de 10 000 en 2012. Ces émeutes n’ont pas de caractère
politique et sont plutôt à caractère social. Mécontents à un titre ou à un autre, des citoyens,
jeunes pour la plupart, coupent la route au moyen de branchages et de pneus enflammés et
manifestent leur colère par des jets d’objets divers, jusqu’à ce qu’une autorité daigne les
recevoir et donner suite à leurs doléances.
L’obstination du pouvoir à ne vouloir rien céder, l’inconsistance d’une classe politique ayant
perdu tout crédit et une population dépolitisée mais toujours réceptive aux sirènes du nationalpopulisme
n’augurent rien de bon pour l’avenir.
Certains, au sein du pouvoir, n’hésitent pas à afficher leur satisfaction du fait que l’Algérie a
globalement échappé à la tempête du printemps arabe. D’autres tentent de se consoler en
arguant que l’Algérie avait déjà connu son printemps arabe en octobre 1988. Vis-à-vis de
l’étranger, on se complait à souligner la stabilité du pays et surtout qu’il soit sorti vainqueur
de la confrontation avec le terrorisme.
Mais le statu quo est-il tenable ? Si on examine de plus près la situation du pays, il n’y a pas
de quoi se réjouir. Il est manifeste que le pays risque, si rien n’est fait, de connaitre une
déflagration majeure, à une échéance relativement proche. Les raisons en sont au nombre de
trois principalement.
La première tient à la fin de parcours des dirigeants issus de la guerre de libération. Tous les
dirigeants actuels, en effet, qu’ils soient civils ou militaires, sont issus de la guerre de
libération et sont tous très âgés et certains très malades. Abdelaziz Bouteflika, qui était le plus
jeune représentant de cette génération à l’Indépendance, a aujourd’hui 78 ans et un très
mauvais état de santé. Dans sa manie de monopoliser le pouvoir, la caste dirigeante a toujours
fait le vide autour d’elle, empêchant toute possibilité de relève de voir le jour et prenant ainsi
le risque que le chaos s’installe une fois qu’elle aura quitté le pouvoir.
La deuxième raison est que le pays se dirige inéluctablement vers une impasse budgétaire.
Dans sa logique national-populiste d’achat de la paix sociale, de gabegie tous azimuts et
d’entretien d’une nombreuses clientèle, la caste au pouvoir a compromis définitivement
l’équilibre des finances publiques qui sont devenues insoutenables, même avec un prix du
baril à plus de 100 $. Or, depuis juin 2014, les prix du pétrole ne font que chuter et ont perdu
plus de la moitié de leur valeur. Cette baisse n’est pas conjoncturelle et s’explique par la
surabondance de pétrole sur le marché due à l’arrivée des hydrocarbures non conventionnels
(pétrole de schiste), essentiellement aux USA, au moment où la demande diminue du fait du
ralentissement économique en Europe et surtout en Chine. Parallèlement, la production
algérienne diminue, alors que la consommation intérieure augmente. En conséquence, le
budget est très fortement déficitaire. Le déficit est comblé en puisant dans le Fonds de
régulation des recettes (FRR), dont les disponibilités seront totalement épuisées fin 2016, au
plus tard.
Prisonnier de son discours national-populiste, le pouvoir ne peut ni remettre en cause les
subventions massives aux produits de large consommation et à l’énergie, ni renoncer aux
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investissements dans les infrastructures qui sont malgré tout pourvoyeurs d’emploi, ni
comprimer fortement les importations au risque de provoquer des pénuries. Pour le moment, il
n’a rien trouvé de mieux pour limiter le déficit que de déprécier le dinar, prenant ainsi le
risque de voir l’inflation s’envoler.
D’un autre côté, des menaces sur la sécurité du pays planent à l’horizon, non seulement du
fait du terrorisme bien présent aux frontières Est et Sud mais aussi du fait des puissances
étrangères qui ne cachent même plus leur volonté de provoquer un « printemps arabe » en
Algérie, si elles trouvent localement des foyers de contestation sur lesquels s’appuyer. Le pays
est même menacé dans sa cohésion interne comme le montrent les évènements de Ghardaïa.
Dans ces conditions, le changement semble impératif. Reste que l’élément déclencheur
éventuel n’est pas identifiable pour le moment. C’est vrai que le pouvoir campe sur ses
certitudes et semble ne rien vouloir concéder, jugeant sans doute que le maintien du statu quo
comporte moins de risques pour lui que le changement. Il est possible que des dirigeants ayant
accaparé le pouvoir pendant plusieurs décennies aient des raisons de croire qu’ils pourraient
être victimes de représailles en cas de changement. Ceux sur qui planent de lourdes
accusations de corruption pourraient se voir poursuivis et leurs biens confisqués. D’autres
auraient plus à craindre pour les « dépassements » dont ils auraient été les auteurs, durant les
années de plomb, avec le risque d’avoir à en rendre compte devant la justice internationale.
Quoi qu’il en soit, il ne pourrait y avoir de transition vers la démocratie sans changement
politique préalable. Or le pouvoir s’en tient jusqu’à présent au statu quo. L’horizon de la
démocratie semble donc apparemment bouché en Algérie. Mais ce statu quo, qui ne tient
qu’avec la prégnance du discours national-populiste et l’argent du pétrole, est devenu
intenable. Sans doute que l’heure des révisions déchirantes est pour bientôt.

Ouvrages consultés
Alain Touraine. Qu’est-ce que la démocratie ? Fayard, 1994.
Alain Touraine. Un nouveau paradigme. Fayard, 2005.
Mathieu Guidère. Le choc des révolutions arabes. Amazon Media, 2012
Frédéric Pons. Algérie, le vrai état des lieux. Calman-Levy, 2013.
Cynthia Fleury. Les irremplaçables. Gallimard, 2015

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Citations

"Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire, c'est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire écho aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques".
Jean Jaurès

"Quelle que soit la cause que l'on défend, elle restera toujours déshonorée par le massacre aveugle d'une foule innocente où le tueur sait d'avance qu'il atteindra la femme et l'enfant". Albert Camus.

‎"C'est en gardant le silence, alors qu'ils devraient protester, que les hommes deviennent des lâches." Abraham Lincoln

"La liberté appartient à ceux qui l'ont conquise." André Malraux

Repères

« Ce voleur qui, dans la nuit, rase les murs pour rentrer chez lui, c'est lui. Ce père qui recommande à ses enfants de ne pas dire dehors le méchant métier qu'il fait, c'est lui. Ce mauvais citoyen qui traîne au palais de justice, attendant de passer devant les juges, c'est lui. Cet individu, pris dans une rafle de quartier et qu'un coup de crosse propulse au fond du camion, c'est lui. C'est lui qui, le matin, quitte sa maison sans être sûr d'arriver à son travail et lui qui quitte, le soir, son travail sans être sûr d'arriver à sa maison. Ce vagabond qui ne sait plus chez qui passer la nuit, c'est lui.
C'est lui qu'on menace dans les secrets d'un cabinet officiel,le témoin qui doit ravaler ce qu'il sait, ce citoyen nu et désemparé... Cet homme qui fait le voeu de ne pas mourir égorgé, c'est lui. C'est lui qui ne sait rien faire de ses mains, rien d'autres que ses petits écrits. Lui qui espère contre tout parce que, n'est-ce pas, les rosés poussent bien sur les tas de fumier. Lui qui est tout cela et qui est seulement journaliste. » (Saïd Mekbel)

Le nationalisme, vu par Alain Touraine

"Le nationalisme est un projet purement politique et qui cherche à "inventer" une nation en donnant à un Etat des pouvoirs non contrôlés pour faire émerger une nation et même une société. Quand il est dévoré par le nationalisme, l'Etat national cesse d'être une composante de la société et celle-ci risque d'être détruite. Le nationalisme est très éloigné de la modernité, et il est doublement dangereux pour la démocratie." Alain Touraine, Un nouveau paradigme, Fayard, 2005